Arruffens

Défense et ostentation à Châtel d’Arruffens, Montricher. 

 
 L’apposition Arruffens est due au fait que ce pâturage fut propriété, au XVe siècle, de la famille de Mestral ,(en 1470,Jacques de Mestral, donzel de Mont, devient seigneur d’Arruffens par alliance) et l’éperon est affublé, jusqu’à aujourd’hui, de ce toponyme étonnant d’un bourg du district de la Glâne.

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Des hommes ont construit un rempart, à 1390 m d’altitude, dans un de ces alpages jurassiens où toute agriculture semble vaine et où manquent les sources d’eau. La faible déclivité du promontoire permet toutefois d’y installer des constructions et la situation topographique du lieu, surélevée et en bordure de versants, facilite sa défense. Les habitants y ont exercé diverses activités artisanales et ils y ont laissé des vestiges qui démontrent que le site n’était pas simplement voué à l’estivage du bétail, comme ce fut le cas à partir du Moyen Age. Aujourd’hui ce site est protégé et intégré à une réserve naturelle et le visiteur peut encore y observer des levées de terre, vestiges de la fortification.
(La réserve naturelle fut créée en 1968 sous l’impulsion du Professeur Daniel Aubert, géologue à l’Université de Lausanne, par convention entre la commune de L’Isle, propriétaire du terrain, la commune de Montricher, sur le territoire duquel se situe la réserve et Pro Natura Vaud (anciennement LVPN). Elle a une superficie de 20 hectares).

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L’éperon barré, une découverte des années 1960
Le promontoire a été utilisé comme pâturage au moins dès la fin du 15ème siècle et les vestiges de la fortification n’auraient jamais été connus, si ne s’était manifestée la curiosité inattendue d’un lettré, Jean-Pierre Gadina, intrigué par le toponyme « Châtel », qui renvoyait au latin castellum. Alors jeune maître de classe supérieure à l’école de Montricher, celui-ci résolut d’explorer la montagne et identifia des vestiges archéologiques sur l’alpage d’Arruffens. Il obtint une autorisation de fouille de la part de l’Archéologue cantonal vaudois, Edgar Pelichet, et emmena pendant sept ans, entre 1966 et 1972, ses élèves et quelques amateurs à la découverte enthousiaste d’un site important. Saison après saison, l’établissement de hauteur livra ses secrets : des vestiges d’un rempart, plusieurs milliers de fragments de céramique, de vaisselle en pierre ollaire et en verre, 243 pièces de monnaie, des dizaines d’objets de parure, des armes et des outils en fer, en bronze, en plomb, en argent et même en or, une tonne de déchets provenant d’activités métallurgiques et des ossements d’animaux.
Insécurité réelle ou simple ostentation à l’âge du Bronze ?
Non seulement la fouille a révélé des vestiges de la fin de l’Empire romain, mais elle a aussi mis en lumière une occupation plus ancienne et plus longue remontant à l’âge du Bronze et datée entre 1450 et 1200 av. J.-C. environ. Les renseignements qui concernent nos régions durant cette période sont encore très fragmentaires. Le site d’Arruffens présente donc un très grand intérêt, en particulier par sa fortification, la plus ancienne de Suisse où la technique de construction à base de noyaux de chaux a été identifiée.

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L’édification de cette dernière a nécessité une planification rigoureuse et une main-d’œuvre abondante vu l’absence de moyens mécaniques. Long de plus de 200 m, le rempart barre les accès qui relient le promontoire au reste de la montagne en s’adaptant à la topographie. C’est au nord, dans la zone la plus vulnérable, qu’il est le plus imposant. A l’ouest, il s’abaisse régulièrement jusqu’au point où la falaise abrupte ne le rend plus nécessaire. Deux entrées au moins permettent de pénétrer à l’intérieur de l’enceinte.
La technique utilisée pour édifier le rempart fait appel à la chaux. Les différentes étapes de la construction peuvent être reconstituées comme suit : le sol semble avoir été dégagé jusqu’au rocher en suivant le tracé du futur rempart ; là, les constructeurs ont apparemment aménagé de nombreux foyers, sur lesquels ils ont disposé des blocs calcaires ; ceux-ci ont ensuite été recouverts d’un manteau de glaise, de terre et de pierres. Sous l’effet d’une température élevée, le calcaire s’est transformé en chaux. Le résultat de ce travail gigantesque – la quantité de matériaux accumulés peut être évaluée à près de 5000   m3 – est une fortification constituée de noyaux de chaux résistants. Elle se présente comme une levée de terre, large à la base, alors que le sommet étroit semble planté d’une palissade. L’aspect final devait être très impressionnant pour qui arrivait sur le site. Il contribuait ainsi à rehausser le prestige de ses occupants.

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La coupe du rempart nord, le plus imposant avec 11 m de largeur et encore 2.30m de hauteur, montre que les matériaux qui on subi l’action du feu (en rouge et orangé) sont concentrés à la base su rempart. Ils ont été recouverts de glaise (en jaune) et d’un manteau de terre et de pierres (en vert)  qui n’ont pas été brûlés. Cette organisation interne correspond à une enceinte à noyaux de chaux.

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La surface protégée par le rempart dépasse un hectare. Une grande partie semble être restée vide de construction et a peut-être été utilisé pour faire paître du bétail ou faire pousser quelques cultures peu exigeantes. En revanche, des bâtiments en qui n’ont toutefois pas été repérés, ont dû exister dans a moitié sud, qui a livré la plus forte densité de trouvailles.

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Les habitants ont exercé différentes activités sur le site : ils ont préparé et consommé de la nourriture – notamment moulu des céréales -, façonné de la poterie, pratiqué le tissage et peut-être la métallurgie du bronze. La céramique a été retrouvée en très grande quantité. Certains vases sont énormes, comme un pot de plus de 60 cm de diamètre et de même hauteur, qui pouvait contenir près de 90 litres  de liquide et a peut-être servi à stocker l’eau.

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Mais il y a aussi de nombreux pots à cuire et de la vaisselle finement ouvragée – des écuelles, des bols, des tasses et de cruches – qui témoignent d’un certain raffinement du mode de vie. Quelques armes de chasse ou de guerre et des éléments de parure – dont deux bracelets qui évoquent plutôt une présence féminine – complètent l’inventaire des trouvailles. Lors de l’abandon du site, les occupants semblent avoir emmené tout ce qui était encore utilisable, ne laissant sur place que des objets cassés ou très usagés et un abondant rebut de poteries.

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La fonction de cet établissement reste incertaine. Lors de périodes troublées, il a probablement servi de refuge à la population installée en plaine. Mais l’importance des aménagements défensifs et la finesse de plusieurs pièces en céramique en font apparemment aussi un lieu de prestige, lié à l’existence d’un pouvoir politique organisateur et soucieux de son image. Dès lors il est permis de supposer qu’il s’agissait d’un site central assurant le contrôle d’un petit territoire et de la voie de passage longeant le pied du la montagne et reliant le Plateau suisse au Jura français par la dislocation Vallorbe-Pontarlier. D’autres sites de hauteur fortifiés, à peu près contemporains, ont été repérés dans le canton le long de routes menant du Jura à la cuvette lémanique. Un véritable commerce n’existait pas encore à l’âge du Bronze. Pourtant les échanges étaient nombreux : des métaux, comme le cuivre et l’étain qui entrent dans la fabrication du bronze, mais aussi de l’ambre de la Baltique, peut-être aussi du sel, abondant et déjà exploité dans le Jura français, et d’autres objets encore circulaient à travers le continent, sur des distances plus ou moins importantes.

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Sur cette reconstruction hypothétique du site à l’âge du Bronze, le tracé des remparts est exact, mais le choix des parements arbitraire. La palissade faîtière se réfère au trou de poteau central observé sur la coupe nord du rempart. Toute la partie nord du site est stérile. Les quelques bâtiments au sud n’ont pas été observés, mais ils occupent une zone de terrasse où étaient concentrés les vestiges archéologiques.

Un refuge pour un petit groupe de privilégiés  au Bas-Empire
Il faudra attendre plus de 1600 ans pour que de nouveaux occupants laissent des traces tangibles de leur installation sur le site. Une petite garnison ou un groupe de civils armés prend ses quartiers sur le promontoire d’Arruffens entre 375 et 425/450 environ. En ces temps troublés de la fin de l’Empire romain, l’anarchie règne aussi dans nos régions et les épisodes violents se succèdent, notamment les invasions alamanes. Ces événements conduisent à l’aménagement, le long de la chaîne jurassienne, de nombreux camps fortifiés de hauteur, destinés à offrir un refuge à la population civile et à compléter le système défensif, en faisant office de postes de guet. L’éperon de Châtel n’a révélé aucune fortification du Bas-Empire, mais le rempart protohistorique constituait peut-être encore une protection à cette époque. Les occupants du refuge étaient manifestement habitués à un niveau de vie élevé. La vaisselle évoque des goûts culinaires encore très romanisés, alors que des pointes de flèches, fabriquées selon des modèles utilisés par les archers romains et des ceinturons militaires signalent la présence d’individus armés, des bijoux de femmes et un style en fer atteste la pratique de l’écriture. En effet, malgré une situation critique durant cette période, le pays restait prospère. Des activités artisanales modestes, mais surprenantes dans un tel contexte, ont été exercées sur le site : la réduction du fer et le travail de forge, mais aussi celui du cuir, du verre et peut-être du bronze.

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Cette réserve, d’une superficie de 20ha. est remarquable par la diversité de sa flore, de sa faune et de son site archéologique. Son étendue couvre tout le pâturage situé au sud de la citerne d’Arruffens et une partie de la forêt des Ordons. Le passage du bétail ainsi qu’une exploitation forestière légère sont autorisés. Mais les temps ont bien changé depuis les premiers habitants du site: il est maintenant interdit (réserve naturelle oblige) d’y camper, d’y faire des feux, et conseillé de tenir les chiens en laisse.
Si aujourd’hui le randonneur peut se désaltérer au chalet d’alpage de Châtel, que buvaient alors les hommes de la Baumette ou d’Arruffens? Car l’eau est rare sur ces sommets du Jura où on ne trouve aucune source.
Le 28 juillet 2002, M. Jean-Pierre Guignard a remis, au Musée cantonal d’archéologie et d’histoire de Lausanne, une lame de poignard en métal cuivreux, découverte en avril ou en mai 1995, par M. Michel Freymond, « dans une taupinière » au sud-est du site.

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Ouvrages  consultés :
Bulletin de le Société suisse de préhistoire et d’archéologie –SSPA 26.2003.4
Le refuge fortifié protohistorique et romain de Montricher – Châtel d’Arruffens
Travail de diplôme d’archéologie préhistorique section de biologie Faculté des sciences de l’Université de Genève. Par Nicole Pousaz.

Cahiers d’archéologie romande 90
L’éperon barré de Châtel d’Arruffens.
Age du Bronze et Bas-Empire (Fouilles de Jean-Pierre Gadina 1966-1973)

Documents transmis par M. Raymond Gruaz.